Notre obsession de la restauration révèle t'elle notre timidité à l'égard du présent ?

Nous avons une psychose nationale du vieux bâtiment. Nous sommes en la matière sur la défensive et lâches : notre patrimoine architectural doit être ripoliné, astiqué, rendu immaculé et restauré dans un état qui ne représente nulle vérité historique, mais une conception contemporaine et malsaine qui refuse toute innovation véritable - aussi saine soit-elle - et dans laquelle le déclin naturel est inacceptable.
Certaines personnes voient quelque chose de positif dans tous ces projets qui transforment une vieille vinaigrerie délabrée ou une fabrique de pianos obsolète en lofts avec télés à écran à plasma et vigiles ; d'autres trouvent ces tentatives pitoyables. Peu de grands architectes s'intéressent à la restauration. Ce travail débouche rarement sur de la grande architecture. Remarquons que l'Italie, qui est à l'origine d'une si grande part de notre patrimoine, considère les choses de façon bien différente. Aucune culture n'est autant admirée pour son sens du visuel, pour sa tradition sans égale en matière d'art, d'architecture ou de design. Pourtant, aucune autre culture ne manifeste avec autant d'élégance un manque d'intérêt aussi flagrant pour son patrimoine. En Italie, on laisse tranquillement s'écrouler un palazzo de la Renaissance tout en mastiquant son panini. Il y a longtemps que le pays connaît le plaisir des ruines. Et c'est quand les lords anglais le découvrirent en visitant le bassin méditerranéen que naquit notre propre psychose du patrimoine architectural.
La restauration consciente des bâtiments a fait son apparition dans les esprits cultivés au XIXe siècle. A l'heure où le chemin de fer ouvrait le pays au commerce et aux communications, il permettait à l'infatigable architecte Gilbert Scott de parcourir le pays en "améliorant" pratiquement toutes les églises médiévales qu'il pouvait trouver et de les mettre dans un état sans rapport avec leur forme ou leur objectif originels. La France eut son équivalent en la personne d'Eugène Viollet-le-Duc : avec une morgue incroyable, il considérait sa mission non pas comme un modeste exercice d'investigation archéologique, mais comme la recréation du château ou de la cathédrale tels que les maçons médiévaux les auraient conçus si seulement ils avaient bénéficié des ressources techniques et intellectuelles du XIXe siècle. C'est à partir de cette supercherie que la vermine de la restauration commença à grignoter l'intégrité architecturale.
Nulle institution n'illustre mieux cette psychose morbide que le National Trust. Cet organisme, qui a commencé par des projets visant à entretenir les bâtiments, s'est ensuite tourné vers des restaurations plus controversées et parfois trop ambitieuses et arbitraires. Nul ne met en doute le perfectionnisme du Trust et de ses techniciens, mais les dégâts qu'il a causés à l'intelligence nationale sont immenses. En amenant des bus entiers de mémés souvent dénuées de sens critique dans des demeures campagnardes, on tend à suggérer que l'excellence architecturale n'a existé qu'à un moment de l'Histoire et que celui-ci se situe dans la plupart des cas à un point indéterminé du XVIIIe siècle.
Le National Trust ne fait aucun effort particulier pour apporter des commentaires esthétiques, une critique sociale ou un matériel contextuel ; il préfère sombrer dans une sorte d'horrible voyeurisme social. La restauration absurde du pavillon de banlieue que la tante de John Lennon occupait [sur Menlon Avenue, à Liverpool] et qui a été réinventé comme un château de Viollet- le-Duc ne fait que souligner sa triste politique de "disneyification". Restaurer, c'est calcifier, abêtir, abuser et duper.
Les grandes civilisations produisent automatiquement une grande architecture. Une culture saine possède des symboles bien plus puissants que de fiers bâtiments, des routes nettes et de grandes institutions. Restaurer à outrance, c'est le nier. D'ailleurs, le terme restaurer est impropre : le phénomène va bien plus loin que cela.
Notre obsession de la restauration révèle notre timidité à l'égard du présent, trahit l'avenir et déforme le passé. La restauration, c'est le contraire de la culture, terme qui implique croissance et changement. Elle laisse entendre que la vie et l'architecture sont statiques, qu'elles ont atteint un point de perfection à un moment précis de l'Histoire. Or c'est faux : les cultures saines créent une architecture intéressante, qui change et évolue.
Stephen Bayley - The Independent (Courrier International)